Quand Platini règle ses comptes avec Infantino et interroge la direction du football
Publié le 10 mars 2026 à 11:18
À 70 ans, le triple Ballon d’or n’a rien perdu de son franc-parler. « C’est un bon numéro deux, mais pas un bon numéro un », a-t-il lancé, avec la précision d’un ancien meneur de jeu qui juge un placement sur le terrain. Une formule simple, presque brutale, mais qui résume à elle seule la fracture entre les deux hommes.
Car derrière ces critiques se cache une histoire complexe, faite d’anciens liens professionnels, d’ambitions contrariées et d’une bataille silencieuse pour l’influence dans le football mondial.
Quand le bras droit devient le patron
Pendant plusieurs années, les deux hommes ont pourtant travaillé main dans la main. Lorsque Platini dirigeait l’UEFA entre 2007 et 2015, Infantino en était le secrétaire général. Un rôle central mais discret : gestion des compétitions, relations avec les fédérations, organisation des congrès.
À l’époque, beaucoup le voyaient comme un excellent administrateur. Platini lui-même le reconnaît encore aujourd’hui : un travailleur acharné, capable de faire tourner la machine. Mais pour l’ancien capitaine des Bleus, diriger la FIFA exige autre chose.
« Président, c’est différent. Il faut être numéro 10 », a-t-il résumé avec une métaphore qui lui ressemble. Une phrase qui renvoie évidemment à sa propre carrière : meneur de jeu visionnaire avec France national football team, champion d’Europe en UEFA Euro 1984 et icône du football des années 1980.
Au fond, Platini oppose deux visions du leadership. D’un côté l’administrateur efficace. De l’autre, la figure capable d’incarner le jeu, de porter un projet et d’inspirer.
L’ombre de l’affaire qui a tout changé
Impossible de comprendre cette tension sans revenir à 2015. À l’époque, Platini est le favori pour succéder à Sepp Blatter à la tête de la FIFA. Mais l’affaire du paiement controversé de deux millions de francs suisses versé en 2011 par l’instance mondiale vient tout bouleverser.
Suspendu pendant plusieurs années de toute activité liée au football, Platini voit sa candidature s’effondrer. Finalement, après une décennie de procédures, la justice suisse l’acquitte définitivement en 2025. Trop tard pour revenir dans la course au pouvoir.
Entre-temps, Infantino a été élu président de la FIFA en 2016. Une ascension que l’ancien numéro 10 regarde aujourd’hui avec un mélange de résignation et de scepticisme.
« Je pense qu’il a profité de mes problèmes », a-t-il admis. Avant d’ajouter une nuance étonnante : selon lui, Infantino n’est pas à l’origine directe de l’affaire. Mais il reconnaît que le dirigeant helvético-italien a su tirer parti du contexte.
Le procès d’un football devenu politique
Les critiques de Platini dépassent toutefois le simple règlement de comptes. Elles s’inscrivent dans un débat plus large sur l’évolution du football mondial.
Depuis son arrivée à la tête de la FIFA, Infantino a multiplié les réformes : Coupe du monde élargie à 48 équipes, nouvelle Coupe du monde des clubs, développement du football dans de nouveaux marchés. Une stratégie ambitieuse mais aussi très critiquée, notamment par les entraîneurs et les joueurs qui dénoncent un calendrier saturé.
Platini lui-même reconnaît pourtant que l’élargissement du Mondial n’était pas forcément une mauvaise idée. Selon lui, permettre à plus de nations de participer peut renforcer l’engagement des petites fédérations. Une logique qu’il avait déjà expérimentée avec la création de la UEFA Nations League.
Mais ce qu’il reproche surtout à Infantino concerne la manière d’exercer le pouvoir. « Il est très fan des gens qui sont riches et qui ont du pouvoir », a-t-il affirmé, critiquant implicitement la proximité du président de la FIFA avec certains dirigeants politiques notamment Donald Trump.
Derrière ces mots, on devine une inquiétude plus profonde : celle d’un football toujours plus lié aux intérêts géopolitiques et économiques.
Deux visions du pouvoir
La réalité, évidemment, est plus nuancée. Infantino reste soutenu par de nombreuses fédérations, notamment en Afrique et en Asie, séduites par les programmes d’investissement et l’expansion des compétitions.
Son bilan n’est donc pas aussi unanimement critiqué qu’on pourrait le croire en Europe. Mais la sortie médiatique de Platini rappelle une chose essentielle : le football mondial reste un terrain de pouvoir où les anciennes alliances peuvent vite se transformer en rivalités.
Et il est difficile de ne pas voir dans cette confrontation une forme de duel symbolique.
D’un côté, Platini, l’ancien génie du jeu devenu dirigeant, qui défend une vision presque romantique du leadership. De l’autre, Infantino, technocrate efficace et stratège politique, représentant d’un football globalisé.
Deux profils, deux époques, deux philosophies.
Et au fond, une question qui continue de planer au-dessus du football mondial : faut-il un gestionnaire… ou un véritable numéro 10 pour diriger ce sport ?